On parle de Nous
Un article très élogieux sur notre belle cité est paru dans l'Express du 20 avril 2006....
Lille renaissance
par Nathalie Chahine
Elle court, elle court, la capitale du Nord. Moderne, chaleureuse, créative… elle présente actuellement une passionnante exposition sur les artistes de rue américains. Autant de bonnes raisons d'aller flâner dans la métropole lilloise…
Les Lillois seraient-ils alchimistes? Là où d'autres choisiraient d'effacer le passé pour mieux recommencer, ils assument. Mieux: ils transforment leurs souvenirs en projets, tournent leur passé vers l'avenir. Est-ce là le secret de la modernité lilloise? «A la nostalgie, préférer les lendemains qui chantent»: la devise pourrait être celle du palais Rihour. Construit au XIIIe siècle, c'est le plus ancien bâtiment de la ville. On y attendrait pour le moins un musée à la gloire des ducs de Bourgogne, et des salles flanquées de reliques. Eh bien, non: aux vestiges, les Lillois préfèrent le vivant, et les vénérables voûtes de pierre abritent un office du tourisme high-tech. Carte en main, direction la Grand-Place. La Vieille Bourse, ornée depuis 1653 de caryatides, de guirlandes et de pilastres, n'est pas devenue une aïeule veillant jalousement sur ses bijoux: dans le plus beau monument de la ville, chacun peut, entre midi et deux, flâner chez les bouquinistes. Sandwich à la main, des joueurs s'affrontent en silence devant un échiquier. En été, le dimanche matin, c'est là que les amateurs de tango viennent faire leurs pas chassés. L'Histoire continue sa chronologie vers la rue Esquermoise, au cœur de l'ancienne cité des Flandres. En chemin, un café assez surprenant: Chez Morel, autrefois une corseterie-bonneterie, à l'enseigne intacte. Derrière la vitrine trônent des mannequins en fanfreluches et, au-dessus des bouteilles, au milieu du bric-à-brac typique des estaminets, un soutien-gorge noir à dentelles semble avoir été oublié. On entend l'heure de midi carillonner joyeusement son P'tit Quinquin au beffroi de la Bourse de commerce. C'est comme un joli et très grand clocher doré qui porte haut la fierté de la métropole - un peu moins que son cousin de l'hôtel de ville: inscrit au Patrimoine mondial de l'Unesco en 2004, il fait 106 mètres.
«Mais ce sont surtout les géants qu'il faut voir. Lydéric et Phinaert, le bon et le méchant. A côté d'eux, Star Wars, c'est du roman à l'eau de rose!» s'empresse de rappeler un serveur de Chez Morel. L'un a tué l'autre pour venger son père, vers l'an 640, mais ils ont attendu le passage au IIIe millénaire pour connaître la gloire. En 1999, leurs statues toutes neuves reprenaient place sous le beffroi de l'hôtel de ville. Depuis, chaque quartier de Lille a voulu le sien. Comme à Fives, où le géant de Pierre Degeyter (le compositeur de L'Internationale) trône dans la salle des fêtes, ils sont une dizaine de ces étranges totems bariolés à déambuler dans les rues à la moindre festivité locale. Entrés en novembre 2005 au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité, ils ont leurs associations, leurs rassemblements, leurs artistes plasticiens. Folklore? Plutôt une manière bien vivante de faire honneur à ses racines.
Des airs de patio andalou
Partout, le passé et le présent se font des clins d'œil. Les façades de pierre Renaissance sont impeccablement restaurées, mais le lifting n'a pas effacé les rides qui comptent: çà et là un boulet de canon, enchâssé depuis 1792, rappelle aux Lillois leur victorieuse résistance contre les Autrichiens. Les belles demeures cossues n'ont pas non plus gommé leurs modestes «deuxièmes maisons», ces logis où vivaient valets et locataires et qu'on cachait au fond d'une cour. Depuis une dizaine d'années, dans un parti pris audacieux, elles se réunissent: de cette récup' géniale sont nés de vastes espaces semblables aux lofts américains, mêlant la brique et la pierre, rassemblés par un puits de lumière qui donne aux courettes autrefois insalubres des airs de patio andalou, peut-être en souvenir du temps où, avant que le Roi-Soleil ne la rende française, Lisla fut espagnole…
Rue Esquermoise, rue de la Monnaie, rue Grande-Chaussée: dans cet entrelacs de belles rues pavées bat le cœur de Lille. La cossue, la commerçante, la reine des Flandres. On la compare au Marais parisien, et c'est vrai que depuis une dizaine d'années elle fait sa bourgeoise. Mais il suffit d'un coin de rue pour changer de décor: là, c'est l'ancien canal du Wault, où une filature gît abandonnée, fenêtres aux vents, dans l'attente d'une réhabilitation annoncée. Tout près, dans la rue des Bouchers aux austères maisons grises, des restaurants branchés viennent de poser leurs lustres. «Les prix ont tellement grimpé!... soupire un restaurateur fraîchement installé. Si ça continue, il faudra déménager à Wazemmes ou à Moulins.»
C'est là l'épicentre du Lille populaire. Wazemmes doit sa renommée à sa Maison folie. L'ancienne filature abrite depuis deux ans un théâtre et un hammam raffiné. Dehors, le quartier déploie ses couleurs métissées. Entre les rôtisseries et les boutiques de robes de Schéhérazade, l'Orient est là. Au marché (l'un des plus grands d'Europe), les femmes tatouées au henné et les familles chaussées de Converse font la queue pour acheter du safran en vrac. Le quartier de Moulins est à une dizaine de minutes à pied, relié par de longues rues en sommeil. La Maison folie, but de l'excursion, veille dans les murs d'une ancienne brasserie avant le spectacle de hip-hop affiché pour ce soir. Tout près, entre de grands châteaux de brique silencieux qui semblent attendre le prince charmant, une baguette magique a transformé une ancienne filature en église, baptisée Saint-Vincent-de-Paul.
Les métamorphoses gagnent la métropole. En une dizaine de stations de métro, voici la ville de Roubaix: son ancienne piscine municipale, à peine retouchée, offre aujourd'hui ses délicates mosaïques Arts déco et ses vitraux à un musée du Textile. Le pari - osé - est plus que réussi.
Quelques kilomètres plus loin, la Maison folie de Tourcoing, installée dans les anciens murs d'un cloître, accueille les installations d'étudiants en arts plastiques: dans la chapelle où priaient autrefois les nonnes, des postes de télévision projettent des vidéos décoiffantes. Louis Pasteur, qui dirigea ici la faculté des sciences, affirmait que Lille est un inépuisable réservoir d'énergie. Il est peut-être là, le secret des alchimistes lillois...
par Nathalie Chahine
Elle court, elle court, la capitale du Nord. Moderne, chaleureuse, créative… elle présente actuellement une passionnante exposition sur les artistes de rue américains. Autant de bonnes raisons d'aller flâner dans la métropole lilloise…
Les Lillois seraient-ils alchimistes? Là où d'autres choisiraient d'effacer le passé pour mieux recommencer, ils assument. Mieux: ils transforment leurs souvenirs en projets, tournent leur passé vers l'avenir. Est-ce là le secret de la modernité lilloise? «A la nostalgie, préférer les lendemains qui chantent»: la devise pourrait être celle du palais Rihour. Construit au XIIIe siècle, c'est le plus ancien bâtiment de la ville. On y attendrait pour le moins un musée à la gloire des ducs de Bourgogne, et des salles flanquées de reliques. Eh bien, non: aux vestiges, les Lillois préfèrent le vivant, et les vénérables voûtes de pierre abritent un office du tourisme high-tech. Carte en main, direction la Grand-Place. La Vieille Bourse, ornée depuis 1653 de caryatides, de guirlandes et de pilastres, n'est pas devenue une aïeule veillant jalousement sur ses bijoux: dans le plus beau monument de la ville, chacun peut, entre midi et deux, flâner chez les bouquinistes. Sandwich à la main, des joueurs s'affrontent en silence devant un échiquier. En été, le dimanche matin, c'est là que les amateurs de tango viennent faire leurs pas chassés. L'Histoire continue sa chronologie vers la rue Esquermoise, au cœur de l'ancienne cité des Flandres. En chemin, un café assez surprenant: Chez Morel, autrefois une corseterie-bonneterie, à l'enseigne intacte. Derrière la vitrine trônent des mannequins en fanfreluches et, au-dessus des bouteilles, au milieu du bric-à-brac typique des estaminets, un soutien-gorge noir à dentelles semble avoir été oublié. On entend l'heure de midi carillonner joyeusement son P'tit Quinquin au beffroi de la Bourse de commerce. C'est comme un joli et très grand clocher doré qui porte haut la fierté de la métropole - un peu moins que son cousin de l'hôtel de ville: inscrit au Patrimoine mondial de l'Unesco en 2004, il fait 106 mètres.
«Mais ce sont surtout les géants qu'il faut voir. Lydéric et Phinaert, le bon et le méchant. A côté d'eux, Star Wars, c'est du roman à l'eau de rose!» s'empresse de rappeler un serveur de Chez Morel. L'un a tué l'autre pour venger son père, vers l'an 640, mais ils ont attendu le passage au IIIe millénaire pour connaître la gloire. En 1999, leurs statues toutes neuves reprenaient place sous le beffroi de l'hôtel de ville. Depuis, chaque quartier de Lille a voulu le sien. Comme à Fives, où le géant de Pierre Degeyter (le compositeur de L'Internationale) trône dans la salle des fêtes, ils sont une dizaine de ces étranges totems bariolés à déambuler dans les rues à la moindre festivité locale. Entrés en novembre 2005 au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité, ils ont leurs associations, leurs rassemblements, leurs artistes plasticiens. Folklore? Plutôt une manière bien vivante de faire honneur à ses racines.
Des airs de patio andalou
Partout, le passé et le présent se font des clins d'œil. Les façades de pierre Renaissance sont impeccablement restaurées, mais le lifting n'a pas effacé les rides qui comptent: çà et là un boulet de canon, enchâssé depuis 1792, rappelle aux Lillois leur victorieuse résistance contre les Autrichiens. Les belles demeures cossues n'ont pas non plus gommé leurs modestes «deuxièmes maisons», ces logis où vivaient valets et locataires et qu'on cachait au fond d'une cour. Depuis une dizaine d'années, dans un parti pris audacieux, elles se réunissent: de cette récup' géniale sont nés de vastes espaces semblables aux lofts américains, mêlant la brique et la pierre, rassemblés par un puits de lumière qui donne aux courettes autrefois insalubres des airs de patio andalou, peut-être en souvenir du temps où, avant que le Roi-Soleil ne la rende française, Lisla fut espagnole…
Rue Esquermoise, rue de la Monnaie, rue Grande-Chaussée: dans cet entrelacs de belles rues pavées bat le cœur de Lille. La cossue, la commerçante, la reine des Flandres. On la compare au Marais parisien, et c'est vrai que depuis une dizaine d'années elle fait sa bourgeoise. Mais il suffit d'un coin de rue pour changer de décor: là, c'est l'ancien canal du Wault, où une filature gît abandonnée, fenêtres aux vents, dans l'attente d'une réhabilitation annoncée. Tout près, dans la rue des Bouchers aux austères maisons grises, des restaurants branchés viennent de poser leurs lustres. «Les prix ont tellement grimpé!... soupire un restaurateur fraîchement installé. Si ça continue, il faudra déménager à Wazemmes ou à Moulins.»
C'est là l'épicentre du Lille populaire. Wazemmes doit sa renommée à sa Maison folie. L'ancienne filature abrite depuis deux ans un théâtre et un hammam raffiné. Dehors, le quartier déploie ses couleurs métissées. Entre les rôtisseries et les boutiques de robes de Schéhérazade, l'Orient est là. Au marché (l'un des plus grands d'Europe), les femmes tatouées au henné et les familles chaussées de Converse font la queue pour acheter du safran en vrac. Le quartier de Moulins est à une dizaine de minutes à pied, relié par de longues rues en sommeil. La Maison folie, but de l'excursion, veille dans les murs d'une ancienne brasserie avant le spectacle de hip-hop affiché pour ce soir. Tout près, entre de grands châteaux de brique silencieux qui semblent attendre le prince charmant, une baguette magique a transformé une ancienne filature en église, baptisée Saint-Vincent-de-Paul.
Les métamorphoses gagnent la métropole. En une dizaine de stations de métro, voici la ville de Roubaix: son ancienne piscine municipale, à peine retouchée, offre aujourd'hui ses délicates mosaïques Arts déco et ses vitraux à un musée du Textile. Le pari - osé - est plus que réussi.
Quelques kilomètres plus loin, la Maison folie de Tourcoing, installée dans les anciens murs d'un cloître, accueille les installations d'étudiants en arts plastiques: dans la chapelle où priaient autrefois les nonnes, des postes de télévision projettent des vidéos décoiffantes. Louis Pasteur, qui dirigea ici la faculté des sciences, affirmait que Lille est un inépuisable réservoir d'énergie. Il est peut-être là, le secret des alchimistes lillois...
Par romarine, Samedi 22 Avril 2006 à 11:29 GMT+2 dans Inclassable (article, RSS)





